Comment mesurer le bien-être animal ?
Les articles, relus et corrigés par le Comité de relecture, visent à enrichir le débat sur la cause animale. Le Comité de relecture ne se prononce pas sur l’orientation politique des auteurs.
On ne peut pas se mettre dans la tête d’un animal, certes ; est-ce pour autant qu’on ne peut pas évaluer son bien-être ?
On peut définir le bien-être comme l’ensemble des expériences positives et négatives qu’un animal éprouvera au cours de sa vie. Plus il y a d’expériences positives, plus on parlera de « bien-être ». Plus il y a d’expériences négatives, plus on parlera de « mal-être ».
Pour mesurer objectivement le bien-être animal, on peut d’abord se référer aux Cinq Libertés énoncées par le Farm Animal Welfare Council. L’animal est en état de bien-être lorsque :
- Il ne souffre pas de la faim ou de la soif ;
- Il ne souffre pas d’inconfort ;
- Il n’éprouve pas de douleurs, de blessures ou de maladies ;
- Il peut exprimer les comportements naturels propres à son espèce ;
- Il n’éprouve pas de peur ou de détresse.

Source : AKONGO
Cette méthode donne un premier aperçu. Elle est cependant lacunaire, car elle ne considère pas les relations sociales entre individus. De plus, prenons le critère n°4. Irait-on, dans un zoo, mettre un lion dans l’enclos des zèbres pour que ces derniers « expriment les comportements naturels propres à leur espèce » ? Certainement pas. Enfin, cette méthode ne donne pas de manière précise d’évaluer ces paramètres (exemple : comment sait-on si un animal est stressé ?). On a donc besoin d’indicateurs plus concrets.
Pour avoir une idée plus précise de l’état émotionnel d’un animal, on peut étudier sa physiologie ou son comportement — la discipline qui étudie le comportement animal s’appelle l’« éthologie ». Il existe des dizaines d’indicateurs ; focalisons-nous sur quelques-uns.
- Le mal-être peut se caractériser par un stress chronique : contrairement au stress aigu, le stress chronique dure dans le temps et se traduit par un niveau de cortisol élevé en permanence. Pour mesurer le niveau de cortisol, on avait coutume de prélever le sang de l’animal. Toutefois, des mesures moins invasives ont été développées : on peut mesurer le cortisol dans ses déjections, ou même sur son pelage [1].
- La stéréotypie (répétition du même mouvement) est caractéristique d’un état de mal-être, de frustration et d’inconfort [2].
- L’apathie, par exemple le manque de motivation à se nourrir, est également un signe de mal-être.
- Vous savez, quand on n’est pas bien, on voit le verre à moitié vide. De même, un animal en état de mal-être a tendance à tout interpréter négativement [3]. C’est ce qu’on appelle le biais pessimiste. L’animal s’attend à être puni et porte une attention particulière aux menaces. Mais comment savoir si un animal est pessimiste ? Voyons-le avec les rats.
Dans un premier temps, on leur fait écouter des sons graves ou aigus. Si le son est grave, le rat doit appuyer sur un levier A pour obtenir une goutte d’eau sucrée. Si le son est aigu, il doit appuyer sur un autre levier B pour éviter un choc électrique. Au fil du temps, le rat associe le son grave à une récompense, et le son aigu à une punition. C’est la phase d’entraînement. Dans un deuxième temps, on fait écouter un son ambigu, ni grave, ni aigu. Que fera-t-il ? Tout dépend de son état émotionnel. S’il est déprimé ou anxieux, il interprètera ce son ambigu comme une punition, et appuiera sur le levier B pour éviter un choc électrique. Au contraire, s’il est heureux et enthousiaste, il aura tendance à interpréter ce son ambigu comme une récompense, et appuiera sur le levier A.

Toutefois, notons que le bien-être ne consiste pas simplement à éliminer les sources de souffrance, chose en pratique impossible [5]. Il s’agit aussi de permettre à l’animal de s’épanouir, et notamment de :
- Créer des liens : soins maternels, paternels, jeu, sexualité ;
- Explorer et rechercher la nourriture ;
- Avoir un sentiment de confiance et de contrôle.
Ainsi, les problèmes de bien-être émergent non seulement quand les animaux souffrent, mais aussi quand ils n’ont pas l’occasion de s’amuser, de s’aventurer, de nouer des relations… de vivre finalement !
[1] Susen Heimbürge, Ellen Kanitz, Winfried Otten, The use of hair cortisol for the assessment of stress in animals, General and Comparative Endocrinology (2019)
[2] Martins, C. I., Galhardo, L., Noble, C., Damsgård, B., Spedicato, M. T., Zupa, W., Beauchaud, M., Kulczykowska, E., Massabau, J. C., Carter, T., Planellas, S. R., Kristiansen, T. “Behavioural indicators of welfare in farmed fish”, Fish Physiology and Biochemistry (2012)
[3] Melissa Bateson, Suzanne Desire, Sarah E. Gartside, Geraldine A. Wright, « Agitated Honeybees Exhibit Pessimistic Cognitive Biases« , Current Biology (2011)
[4] Rafal Rygula, Helena Pluta, Piotr Popik, Laughing Rats Are Optimistic (2012)
[5] DJ Mellor, Updating animal welfare thinking: Moving beyond the “Five Freedoms” towards “a Life Worth Living”, Animals (2016)
