Cette nouvelle, écrite par Coline Mesplou, a reçu le deuxième prix du concours de nouvelles animaliste 2026.
L’aurore ne dévorait pas encore le ciel.
Ethan, déjà en tablier de travail, finissait son café devant le parking sombre et brumeux. Dernier moment pour lui de la matinée à l’écart de la puanteur étouffante de la chaîne. Il avait dormi peu, malgré les nuits déjà rendues courtes par les horaires difficiles. Probablement que l’arrivée du bébé le mois prochain le rendait anxieux.
À l’intérieur, la lumière artificielle écrasait les couleurs. Le blanc dominait.
Blouses, carrelage, néons froids. Un blanc sans profondeur.
Il s’arrêta quelques instants devant les stalles où attendaient tassés les uns contre les autres, nerveux et crottés, les veaux arrivés la veille.
Aujourd’hui c’était son premier jour à l’abattage. Il serait mieux payé qu’à l’Atelier Tête au poste des yeux et langues, et Léa pourrait rester à la maison s’occuper du bébé et de la petite plus longtemps. Il savait qu’on s’habituait à tout, que même extraire les globes oculaires encore écarquillés et vitreux des têtes sanguinolentes devenait rapidement un geste mécanique. Et il était solide, le cœur bien accroché comme on dit dans le métier. Mais contempler les jeunes bovins aux sabots frêles et aux regards perdus appeler leur mères absentes le mettait mal à l’aise. C’était paradoxalement plus simple de gérer la décadence organique des carcasses que les bêtes vives.
L’un d’entre eux attira son attention.
Un petit veau pâle, plus clair que les autres, sa robe uniformément laiteuse contrastant avec le reste du lot. Immobile, il le fixait de ses grands yeux bleus liquides, étrangement calme. Ethan tendit la main. Sans ciller, le minuscule animal avança d’un pas, puis d’un autre, avant de se figer à nouveau, silencieux. Trop jeune, pensa t’il.
« Ethan bouge ton cul !» cria quelqu’un.
Il enfila ses gants, vérifia son poste. Samir lui montra rapidement comment utiliser le pistolet à tige perforante ainsi que les dernières règles de sécurité. La chaîne n’avait pas encore démarré.
La matinée fut très éprouvante. C’était un petit abattoir mais 70 vaches et 250 cochons sans compter les veaux de lait devaient être transformés aujourd’hui.
Il fit de son mieux pour ne rien laisser paraître devant les autres , même lorsqu’éclaboussé de fluides et de merde jusqu’au cou, les viscères chaudes d’une laitière révélaient le corps flasque et tremblant d’un fœtus prêt à vêler, visqueux du sang de sa mère et trempé de liquide amniotique.
Samir, sans mot dire, lui épargna au maximum les saignées, le laissant pousser les bêtes beuglantes et terrorisées vers la cellule d’étourdissement et accrocher leurs pattes tremblantes pour qu’elles se vident, parfois encore conscientes. Il fallait que le coeur batte encore pour expulser ce qu’il restait dans les veines et que la viande soit propre, se répétait il.
Ethan, saturé malgré son casque par les cris et la violence des spasmes des corps à maîtriser, comptait nerveusement jusqu’à ce que les porcs étourdis à la pince électrique arrêtent de se débattre, des torrents rouge jaillissants de leurs gorges.
Un, deux, trois, quatre
Le porc se raidissait brutalement sous l’électronarcose.
Cinq, six, sept, huit
Les flots sombres à l’odeur métallique maculaient le sol et sa blouse.
Quinze, seize, dix-sept, dix-huit
Ses pattes pédalaient encore dans le vide alors qu’il en saisissait une à suspendre.
Vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre
La bête agonisante était emportée sur la chaîne, une autre la remplaçait. La pause repas n’était que de vingt minutes. Les mains encore humides de savon et malgré sa tenue maculée de fluides, il s’efforçait d’avaler son repas rapidement.
« Tu en tires une tête Ethan »
– Haha tiens c’est des couilles qu’il te faut » eut il le temps d’entendre alors que son dos amortissait un choc humide.
Il grogna.
Le gars au poste des bites venait de lui balancer le sexe arraché d’un bœuf. Les rires lui parurent lointains. Il avait hâte de retrouver Léa et la petite ce soir.
C’est dans l’après midi , dans le chaos discontinu des cris et du fracas irrégulier de la chaîne qu’il le vit.
Il avançait sans résistance. Il ne regardait pas les parois bétonnées. Il ne cherchait pas à reculer. Il marchait comme si le couloir ne signifiait rien de particulier. Ses sabots tintaient maladroitement sur le carrelage, glissant et peinant à manœuvrer son petit corps gracile dans le couloir d’abattage.
A la vue de l’homme, le veau s’arrêta. Un gars en amont du couloir aiguillonna les bovins derrière lui, mais il resta campé au centre du passage, oreilles dressées vers Ethan.
Celui ci tendit la main par réflexe. Le petit s’avança docilement. Son estomac chavira lorsque que le minuscule mufle rose commença à lui téter les doigts. Il le guida ainsi jusqu’à la cellule d’étourdissement, cherchant Samir d’un regard paniqué.
Il ne voulait pas s’occuper du veau blanc. Son collègue était déjà en proie à une bête récalcitrante, et le gars du couloir commençait à froncer les sourcils, à le regarder matador en main, immobile, à se laisser lécher les doigts par un veau de lait.
Il plaça le pistolet. L’outil paraissait démesuré et incongru positionné contre le jeune front clair, reflétant la froide lueur des néons. Pas à sa place. Le veau le regarda de ses grand yeux céruléens, aussi bleus que le ciel qu’il n’avait jamais pu contempler. Ethan repositionna son casque anti bruit.
Un, deux, trois, quatre
Le veau s’effondra sous l’impact.
Cinq six sept huit
Il commença à se relever, une plaie écarlate ornant la soie claire de son front. Son museau se fendit d’un cri mais Ethan ne l’entendît pas. Un frisson glacial le parcourut et il replaça rapidement le matador.
Neuf dix onze douze
Le veau s’effondra à nouveau. Il vit comme à travers un rêve la grande main de Samir s’emparer sans ménagement d’une de ses pattes grêles.
Dix-huit, dix neuf, vingt, vingt-et-un
D’un geste du couteau, Ethan ouvrit la gorge du jeune corps suspendu. Le liquide aussi chaud que la petite langue rose quelques instants auparavant lui jaillit au visage.
La sérénité pure du pelage clair s’assombrit brutalement sous le fluide saturé et obscène alors que cascadait la vie hors de son corps. L’intensité du flux incarnat se tarit alors que le bébé bovin coulissait vers le dépouillage. Ethan ne put s’empêcher d’imaginer avec malaise ses yeux au regard si profonds extraits et incisés à l’atelier tête.
Il remarqua, que, là où son sang s’était déversé, demeurait une étrange tache claire. Nul karcher ni produits détergent-désinfectants ne permirent de faire disparaître cette tache ce soir là.
« Papa tu pues »
La petite de cinq ans lui fit la grimace alors qu’il la serrait dans ses bras. Le savon râpeux des vestiaires n’était pas suffisant pour le débarrasser des odeurs de vie et de mort dans lesquelles il baignait toute la journée. La soirée passa en un clin d’œil tant il était épuisé. Il se servit un petit verre de Ricard pour se remettre de la journée sous l’œil désapprobateur de Léa, qui partit se coucher en prétextant un mal de dos.
Une fois la lumière éteinte, le corps doux de sa femme contre lui, il passa une main tendre sur son ventre rond. Il chercha la force d’exprimer ce qui le tracassait depuis plusieurs semaines déjà.
« Je devrais chercher un autre taf. Ça paye correctement mais je me lève tôt, j’ai moins de temps avec toi. La cadence ne m’arrange pas la santé et déjà deux gars sont partis à cause de leur sciatique. »
Il n’eut pas le temps de terminer ses argumentations que les contractions commencèrent.
Il ne se sentait pas étranger aux couloirs blancs et aseptisés de l’hôpital, aux lumières artificielles qui baignaient la chambre.
Il se tenait droit et immobile dans la pièce, le regard tendu et rivé sur sa compagne en plein travail et le petit corps à qui elle était en train de donner vie avec un mois d’avance.
Trop jeune pensa t’il.
« Monsieur Hathore votre femme aura besoin de votre soutien, l’accouchement est compliqué. »
Il acquiesça en silence, il se prit à penser brièvement à son casque de travail alors que les gémissements de Léa résonnaient douloureusement.
L’enfant sortit sans un cri. Le temps sembla se suspendre.
Un, deux, trois
Ethan observa sans bouger.
Quatre, cinq, six
Il reconnut immédiatement cet état. Ce silence. Cette absence de lutte. Il sentit une montée d’angoisse, brève, vite contenue.
Il inspira profondément. Une sage-femme intervint. Le bébé respira enfin. Un vagissement emplit la salle de soulagement. Les gens autour se détendirent.
« Il nous a fait peur » soupira quelqu’un en souriant.
Lui ne sourit pas.
Une tache pâle qui évoqua en lui un frisson familier recouvrait une partie du corps de l’enfant. Du piebaldisme le rassura un membre de la famille. Il y en avait dans la famille de Léa.
Ses yeux également étaient très bleus.
Il fronça les sourcils.
« Ils prendront leur belle couleur brune dans quelques mois, le taquina sa femme. Tous les nourrissons ont les yeux clairs. »
Dans les jours qui suivirent, il remarqua que l’enfant pleurait peu et dormait beaucoup. Un bébé facile, disait-on. Léa approuvait. Elle aimait cette tranquillité. Lui s’en occupait avec application, mais avec un certain détachement.
« Tu trouves pas qu’il est sage ? » chuchotait sa compagne, émue.
Il hochait la tête.
La nuit, il rêvait de pièces blanches, sans murs visibles. Sans bruit. Il s’y tenait debout, immobile, parfaitement tranquille. Mais l’apparition d’une odeur chaude, poisseuse, animale et métallique finissait toujours par le réveiller en sursaut.
Ce week-end était son dernier avant la fin de son congé. Le soleil brillait haut alors qu’ils prenaient l’apéro en famille.
« Tu travailles dans quoi déjà Ethan en ce moment ?
– Il est tueur, répondit quelqu’un.
– Opérateur de production agroalimentaire, corrigea Léa rapidement devant le regard interrogateur de sa petite.
– Ça ne te fait rien ? De faire ça toute la journée? Continua le cousin, sans hostilité.
Il haussa les épaules.
– C’est nécessaire.
Il ajouta, après une courte pause :
– Et puis… c’est encadré.
Un silence s’installa. Il se sentit obligé de continuer, comme s’il récitait :
– Ils ne souffrent pas comme on l’imagine.
À cet instant précis, une image surgit. Les yeux grands ouverts du veau blanc, son petit museau béant d’un meuglement désespéré alors que lui même se réfugiait dans le silence de son casque. Il la repoussa immédiatement.
– Les gens ont besoin de manger, conclut-il.
Une cousine répondit : « J’essaie de moins en manger. Élever moins mais mieux. »
Ethan ne commenta pas tout de suite. Des labels rouges aux certification bio, tous les animaux foulaient le même sol, rejoignaient la même chaîne une fois à l’abattoir. Il contempla son assiette. La viande était bien cuite. Propre. Au delà de la mort. Elle était d’un autre monde que celui qu’il connaissait.
« Regarde », dit son frère , lui tendant une vidéo probablement filmé par des éco-terroristes dans un autre établissement d’abattage.
Il observa attentivement :
– Là, c’est mal tenu, grogna t’il.
– Tu vois pas ce qu’ils lui font ?
– Si.
Il pointa l’écran :
– Mais là, les ouvriers ont perdu du temps.
– Tu sais qu’ils ont peur, quand même, dit la cousine doucement.
Il hocha la tête.
– Oui.
Elle attendit la suite.
-Mais ça ne change rien.
– Tu pourrais faire ça à un animal que tu connais ?
Il répondit trop vite :
– On ne connaît pas les animaux.
Elle se tut. Il savait que ce n’était pas vrai. Il avait connu le veau blanc.
– Tant que c’est fait correctement… avança un oncle d’un ton faussement enjoué pour briser la tension ambiante.
Ethan mâcha lentement.
– Oui, le problème, ce n’est pas de manger. C’est quand c’est mal fait répliqua t’ il.
La petite demanda de sa voix fluette :
– Mal fait comment ?
Il chercha une réponse.
– Quand ils crient trop longtemps. »
Un silence glacial refroidit la chaude après midi.
Le lendemain, il travailla d’arrache pied. La cadence était infernale et il effectua les gestes sans faiblir. Le sang qui jaillissait sans discontinuer ne parvenait pas à occulter entièrement la tâche claire qui marquait le sol. Il se sentait monter en tension à cette vue et s’en plaint à Samir à la pause déjeuner. « Ethan Arrête de psychoter, des tâches y’en a plein ici, le bâtiment aurait bien besoin d’un coup d’neuf. »
Le contremaître, fier de lui et de son rythme, lui tapa dans le dos à la fin du break.
« T’es un solide toi. »
Le soir, à la maison, l’odeur le frappa dès qu’il entra dans la chambre. Sa compagne était assise sur le lit, dénudée, le bébé contre elle. Du lait avait coulé sur sa peau, clair et tiède. La fragrance douce et animale le rendit nauséeux.
Il sut immédiatement ce que ça lui rappelait.
Les vaches de réforme aux pis lourds qui l’éclaboussaient de lait et d’urine alors que les spasmes de la mort les saisissaient. Cette odeur douceâtre de fluides corporels, de sang et de merde mélangés qui le suivait même en dehors du bâtiment, incrustée sous sa peau.
Au repas, il ne toucha pas au plat.
« Qu’est ce qui t’arrive Ethan, tu n’aimes pas ma blanquette de veau ? Tu adores d’habitude. »
Il ne répondit pas.
Il but beaucoup.
Il éteignit hâtivement la lumière alors qu’il ne pouvait penser qu’aux carcasses des porcs à la vue du corps nu rosâtre et dodu de Léa.
Cette nuit, il ne fut pas seul dans la pièce blanche.
Même l’odeur nauséabonde de la chaîne ne parvint pas à le réveiller. Le veau, son pelage spectrale se distinguant dans la lumière liminale, le fixait en silence de ses hypnotiques iris bleus laiteux. Il avançait vers lui, sa gorge ouverte déversant un torrent sombre cascadant dans l’infinité de la pièce. Ethan, immobile, ne pouvait esquisser le moindre mouvement. Soudain, le veau mugit, et en lieu et place de meuglement un vagissement strident de nourrisson humain se mêla au hurlements horrifiés d’Ethan.
« Mon cœur tu peux t’en occuper s’il te plaît » souffla sa compagne d’une voix ensommeillée.
Le cœur battant, en nage, Ethan ouvrit les yeux. Il se leva et pris délicatement dans ses bras l’enfant qui pleurait dans le berceau. Celui ci arrêta immédiatement de crier pour le regarder de ses grands yeux bleus profonds en silence.
Il chassa le désir d’inciser ces globes oculaires pour les retirer afin qu’ils ne le regarde plus, comme il le faisait jadis sur la chaîne.
En reposant le nourrisson il eut l’impression que la tache pâle sur son corps s’était agrandie.
La fin de semaine fut rude. A bout de nerfs, épuisé, Ethan s’acharna sur les bêtes rétives toute la journée.
« Vous pouvez pas crever en silence !! » hurlait il en aiguillonnant à la perche électriques les jeunes animaux qui dérapaient à contrecœur dans le couloir d’abattage, leurs corps contorsionnés dans le passage trop étroit pour eux, beuglant d’effroi et les yeux blancs de terreur.
Il s’y reprenait systématiquement à plusieurs fois avec le matador alors qu’une tendinite commençait à se faire sentir.
Le soir en rentrant, les pleurs du nourrisson furent de trop. La bouteille de whisky de trop aussi.
Un, deux, trois
Les pleurs cessèrent.
Quatre, cinq, six
« Ethan ! »
Il relâcha le bébé.
« Pourquoi tu le tenais comme ça ? »
Léa s’empara rapidement de son enfant.
Silence.
« Je vais coucher la petite », dit il simplement.
Il s’arrêta dans le couloir sur le pas de la porte. La lumière chaude et tamisée de la chambre éclairait doucement sa gosse qui jouait sur le grand tapis pelucheux. Elle caressait du bout des doigts de sa minuscule main son petit doudou à l’effigie d’une vache blanche et cotonneuse. «Meuh » gazouilla-t-elle en serrant le petit animal contre son cœur.
Les larmes coulèrent toutes seules sur les joues d’Ethan. Le lendemain, il repartit travailler comme d’habitude. Il ne pensait plus à la tâche claire, les gestes se répétaient tout seuls sans qu’il aie besoin d’être vraiment là. Le sang était devenu transparent à ses yeux. Léa et ses enfants occupaient ses pensées lors de la pause midi, et le reste du temps il demeurait dans la pièce blanche.
Calme.
Coline Mesplou

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