Bonnes fêtes

Cette nouvelle, écrite par Emma Angelelli, a reçu la troisième place du concours de nouvelles animaliste 2026.

« Mamaaaaan, maman au secours… »

Je sens une main ferme m’empoigner brutalement, j’essaie de me débattre, mais je ne parviens pas à me dégager. Mes sœurs sont effrayées, elles se blottissent contre notre maman. Je la supplie de me venir en aide, je l’entends gémir, mais elle n’a pas la force de se lever. Je vois une larme coulée sur sa joue ; je lui suis violemment arraché, sans qu’elle ne puisse réagir.

J’entends un hurlement. Voilà qu’un autre homme attrape Cam, mon petit frère. Je me débats de toutes mes forces pour lui prêter main forte, mais l’homme me frappe. J’ai mal. J’ai peur. Je n’ose plus bouger.

Avec le peu d’énergie qui lui reste notre maman, nous crie : « Restez forts, souvenez-vous, un jour, je vous emmènerai dans l’endroit magique ». Mais en m’éloignant, je l’entends sangloter.

Les deux hommes nous jettent dans un véhicule. Il y a d’autres garçons de notre âge, beaucoup trop. Nous sommes entassés les uns sur les autres, nous ne pouvons pas bouger, il n’y a pas de fenêtre. La chaleur est étouffante, Cam est au bord du malaise, je parviens à le hisser pour qu’il respire un peu mieux.
Je regarde autour de nous, tous les garçons semblent avoir subi le même sort. Arrachés à leur famille, battus, puis jetés dans ce camion. Comme nous, ils sont tristes et apeurés. Tout le monde se pose les mêmes questions : où va-t-on ? Où sont nos familles ? Qu’adviendra-t-il de nos mères et de nos sœurs ? Qui sont ces autres garçons autour de nous ?

Cam éclate en sanglots : « Je ne comprends rien, je veux retrouver maman. »
Je suis aussi terrifié que lui, et je me sens complètement impuissant. Essayer de le réconforter ou de le rassurer ne servirait à rien, ce qu’il nous faut, c’est échafauder un plan pour nous échapper.

« Écoute-moi bien Cam, on va s’enfuir. On va essayer de se rapprocher de la porte, dès que le camion s’ouvre, on saute. Il faudra que tu coures le plus vite possible sans regarder en arrière, et une fois qu’on sera hors de danger, on cherchera maman. »

Je vois bien que Cam est pétrifié, j’ai peur qu’il ne trouve pas la force de s’enfuir, alors j’essaie de l’encourager : « Tu te souviens de l’endroit magique dont nous parlait maman : une campagne à perte de vue, de la nourriture à profusion. Une vie libre, loin de l’endroit sordide dans lequel nous avons grandi. C’est décidé, nous allons nous enfuir, retrouver notre famille et l’emmener dans ce paradis. On trouvera un moyen d’être à nouveau réunis et heureux. »

Le camion s’arrête enfin. L’espoir renaît. Je me tiens prêt, Cam est contre moi. Mais lorsque la porte s’ouvre impossible de faire quoi que ce soit. Plusieurs hommes sont autour de nous et nous contraignent un par un à avancer. Cam est juste devant moi, il glisse et un des hommes le frappe. Je suis terrorisé. Ce cauchemar n’en finira donc jamais.

Nous sommes dirigés vers un énorme entrepôt. Plus on avance plus une odeur nauséabonde envahit l’espace. Je connais cette odeur, mais je ne parviens pas encore à comprendre de quoi il s’agit. Je commence à entendre des hurlements, de plus en plus fort. Mon Dieu, mais c’est du sang ! Je commence à crier, à me débattre pour essayer de m’enfuir, un homme me frappe violemment plusieurs fois, et me traîne.

J’arrive à hauteur de la porte, j’entends Cam pousser un cri d’effroi. Devant nous d’autres enfants attachés sur un tapis roulant. Ils sont électrocutés, ébouillantés, saignés à blanc, décapités puis éviscérés. Mais qui ferait subir ça à des enfants ?

Cam est sur la chaîne, il ne peut pas s’enfuir, devant mes yeux remplis de larmes, il se fait électrocuter, il perd connaissance, je n’ai plus la force de regarder. Je suis moi-même attaché, je parviens à éviter l’électrocution, mais le tapis continue d’avancer. Je pense à ma mère, à mes sœurs. De toutes mes forces, je veux vivre. Une machine me soulève du sol, j’ai la tête en bas, je suis complètement impuissant, je crie et me débats. Je n’ai pas été assommé par l’électrocution. Je me rapproche dangereusement de l’eau bouillante, si je ne fais rien, je vais être plongé dedans.

Il est trop tard, la machine me jette dans la cuve d’eau bouillante. Je pense une dernière fois à ma mère, mes sœurs et à Cam. La douleur est atroce.

Comme 22 228 941 autres cochons cette année, Cam et son frère, ont été tués pour finir dans vos assiettes.

Bonnes fêtes.

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